
|
Les dernières années de la vie de Paul ont toujours fasciné ses
biographes. Alors
que se condensent les leçons de la vie, que les saisons adoucissent le caractère, que
la proximité d’avec la mort fait naître les questions fondamentales, chaque pensée,
chaque émotion, chaque acte de la vie peut fournir des enseignements à l’historien, au
mystique, au théologien.
Malheureusement, tant de siècles après, il ne reste que peu de sources
fiables sur
ces dernières années. Les épîtres non authentiques du canon, quoiqu’elles fournissent
de précieux renseignements sur l’image que ses disciples ont conservés de l’apôtre,
ne
sauraient lui être attribuées avec certitude. Le livre des Actes des Apôtres, quant à
lui,
s’arrête au pire moment, sans souci du suspens qu’il construit, à l’incarcération
de Paul
à Rome. Nous avons pu, à plusieurs reprises en montrer la partialité, même s’il
constitue une source de renseignements irremplaçable.
A fortiori, il est encore plus difficile de faire confiance aux multiples
témoignages
apocryphes qui relatent avec force détail la vie de Paul à Rome et son martyre, comme
cette Correspondance de saint Paul et de Sénèque qui date du ive
siècle et dont la plus
ancienne édition remonte à Alcuin, le secrétaire de Charlemagne, ou bien ce Martyre
de
Paul, datant sans doute de 150, retrouvé au xixe siècle sur un papyrus copte de Haute
Égypte. La légende dorée prend ici le relais de l’histoire.
Devant l’absence de renseignements historiques, chaque époque rajoute
qui un
détail morbide sur son exécution, qui une parole édifiante, qui des sentiments élevés.
Plusieurs voies ont été explorées, selon la sensibilité du temps et les goûts
de chacun.
La plus classique consiste à reprendre les données de la tradition sur le martyre de Paul
et d’imaginer quelle pouvait être son attitude à cet instant. Les actes apocryphes, les
témoignages des pères, les légendes conservées sont mis à contribution pour
combler
les lacunes. Sinon, il est toujours possible d’extraire des épîtres canoniques, sans
exclure les épîtres pastorales, des faits, des voyages, de nouvelles prédications. Au xixe
siècle et au début du suivant, il était de coutume, par exemple, de convoquer toute
l’histoire romaine et en particulier les témoignages de Tacite et Suétone, afin de
concevoir une sorte d’histoire « probable » de la fin de vie de l’apôtre, à qui l’on donnait
tour à tour les traits classiques et connus d’un Sénèque en butte aux persécutions,
d’un
Pline louant la beauté des villes impériales, d’un Juvénal découvrant les embarras
de
Rome.
|
|
La fin du livre des Actes des Apôtres (Ac 21–28) est consacrée
au récit de
l’arrestation de Paul à Jérusalem, de son emprisonnement dans cette ville puis à
Césarée, et de son voyage jusqu’à Rome. Suivons le pas à pas quitte à
signaler ses
lacunes.
|
|
À la fin du chapitre 20, Paul, après un long et émouvant discours
aux anciens
d’Éphèse, s’embarque pour Jérusalem en dépit des mauvais présages
qui se multiplient
contre ce voyage. L’apôtre, comme souvent dans le livre des Actes, est représenté
comme un homme déterminé, qui a pour seul but de propager l’Évangile ; il ne
semble
pas effrayé par les sinistres auspices qui s’accumulent sur sa tête. Après une traversée
sans histoires et de nouvelles mises en garde, Paul et ses compagnons arrivent enfin à
Jérusalem, où ils semblent avoir reçu un accueil plutôt froid, malgré la liesse
apparente
que note l’auteur des Actes.
Les frères de Jérusalem, en effet, annoncent à l’apôtre
qu’il tombe plutôt mal ; la ville
est sous tension ; les Juifs – qui sont-ils en réalité ? – prévenus
contre lui n’ont de
cesse que de le tuer. Ce que le texte ne dit pas, c’est que la communauté elle-même
est loin de lui être favorable. Elle prend par exemple la peine de rappeler les
prescriptions du Concile de Jérusalem, rapportées au chapitre 15 – « nous leur
avons
fait savoir qu’ils devaient s’abstenir de manger des idolothytes, du sang et des viandes
étouffées ainsi que des unions illégitimes » (Ac 21, 25). Les Anciens de Jérusalem
ont
bien l’intention de se démarquer d’un Paul qui prend de plus en plus de liberté
avec la
Loi. Mais qu’a-t-on fait de la collecte que l’apôtre était censé leur apporter ?
Cet argent,
venant des païens, a-t-il été considéré comme impur ?
Il est assuré que la ville est contre l’apôtre, qui doit faire
la preuve de son orthodoxie
en « parrainant » un groupe de nazirs, des hommes ayant fait un vœu de pureté
intégrale. Le nazir devait s’abstenir, pendant généralement trente jours,
de se couper les
cheveux, de boire des boissons fermentées, d’avoir des relations sexuelles, de toucher
un corps mort. Paul tente de « soigner son image » et de donner à la foule
hostile les
témoignages de son respect envers la Loi (Ac 21, 23) ; il risque bien de se faire
lapider !
Ces marques de bonne volonté ne paraissent pas suffire aux habitants de
Jérusalem
puisque, arguant de la présence interdite dans le Temple d’un incirconcis ami de Paul,
Trophime, ils se saisissent de lui et l’auraient tué sans l’intervention rapide du tribun
romain (Ac 21, 27-37), mais il ne fait que les exciter davantage par un récit de sa
vocation (Ac 22, 1-21) : « Comme ils vociféraient, jetaient des vêtements,
lançaient de
la poussière en l’air, le tribun ordonna de le faire pénétrer dans la forteresse,
de lui faire
donner le fouet, de le torturer et de savoir pourquoi ils criaient ainsi contre lui » (Ac 22,
22-27).
Commence alors le long emprisonnement qui va le conduire jusqu’à Rome. À
Jérusalem, pour l’heure, il comparaît devant le Sanhédrin, c’est-à-dire
le grand conseil
des prêtres juifs, devant qui Jésus avait déjà comparu. Il y réussit, grâce à une réplique
subtile, à lancer le débat sur la résurrection, ce qui a pour effet de jeter le trouble
dans
l’assemblée et de dresser les notables pharisiens, qui y croient, contre les notables
sadducéens, qui n’y croient pas. Le tribun est contraint de le mettre à l’abri : « Comme il
s’était produit un grand désordre, le tribun, qui craignait qu’ils missent Paul
en pièces,
ordonna à ses soldats de descendre l’arracher du milieu d’eux et de le conduire à
la
forteresse. » (Ac 23, 10).
L’auteur des Actes intercale alors une petite apparition du Seigneur dans
la prison
(Ac 23, 11) destinée à rendre courage à l’apôtre et à donner un sens à
sa déportation à
Rome : il faut que tu témoignes à Rome !
Le lendemain, toujours selon le témoignage des Actes, Paul est l’objet
d’une
conjuration des Juifs qui prêtent serment de l’assassiner et montent un complot : « Ils
allèrent voir les chefs des prêtres et les anciens et leur dirent : “nous avons
juré par
serment de ne rien manger avant d’avoir tué Paul !” » (Ac 23, 15).
Il s’agit là sans doute
d’une pratique peu exceptionnelle dans la ville de David depuis l’occupation romaine :
de
jeunes notables, par patriotisme et aussi par goût d’une action que leur qualité de peuple
serf ne leur permet point, se lançaient fréquemment dans l’assassinat politique. Ces
jeunes gens, que l’historien juif Flavius Josèphe nomme sicaires du nom du poignard
recourbé dont ils usaient dans leurs crimes, pouvaient fort bien voir dans Paul sinon une
cible politique, du moins un traître à la Loi, dont l’influence néfaste devait être
neutralisée. Heureusement, le propre neveu de l’apôtre parvient jusqu’au tribun
pour lui
révéler les menaces qui pèsent sur la tête de son oncle. Le représentant de
Rome
prend alors la décision de conduire son prisonnier en sécurité, à Césarée,
chez le
gouverneur Félix. Paul passe rapidement en procès devant lui, et, grâce à un discours
habile que reproduit l’auteur des Actes, il plaide son innocence. Maintenu en détention
par Félix, qui vient même le visiter dans sa prison avec sa compagne Drusilla (Ac 24,
24), il passe deux ans à attendre sa libération ; Félix, nous dit l’auteur
des Actes
« voulant s’assurer la reconnaissance des Juifs, laissa Paul en prison » (Ac 24,
24).
Lorsque Festus, un nouveau gouverneur est nommé, Paul, comme c’est
son droit de
citoyen romain, en appelle à l’Empereur. Il demande donc à être conduit sous escorte
jusqu’à Rome pour passer en jugement devant les tribunaux impériaux. Festus est bien
obligé d’accéder à sa demande : « Tu en as appelé à César ?
Tu iras à César ! » (Ac
25, 12). D’après ce que nous apprennent les Actes des apôtres, les privilèges
de la
citoyenneté romaine dont Paul a hérité de ses parents, jouent un rôle décisif
pour la
suite des événements : on le voit bénéficier des lois de protection mise en
place dès la
République pour les concitoyens de Rome. Contrairement à Pierre, qui n’a pas bénéficié
de cette protection et a pu être torturé et tué sans jugement par les Romains, Paul,
comme citoyen, ne pouvait pas faire l’objet d’une condamnation arbitraire. Il devait
passer en jugement devant un tribunal romain et ne pouvait pas mourir autrement que
décapité – ce qui était une forme douce de condamnation. En excipant de sa
citoyenneté, Paul mettait en branle tout l’appareil juridique romain et s’assurait d’un
salutaire régime de protection.
Avant son départ toutefois, on le voit comparaître devant le successeur
d’Hérode – le
roi du temps de Jésus –, Agrippa II, de passage à Césarée. Il renouvelle alors
le récit de
sa vocation : troisième et dernière variation sur ce thème (Ac 26, 2-23). Le dialogue
qui
suit manifeste l’intention d’illustrer les enjeux de la mission apostolique : convertir
jusqu’aux puissants de ce monde. Le roi Agrippa se déclare quasiment convaincu par
Paul et le gouverneur romain avoue son ignorance : vraiment, comme Paul le disait
dans sa Première Épître aux Corinthiens, l’Évangile est folie pour les sages
gréco-
romains et se trouve tellement dans le prolongement de la révélation faite à Israël
que
n’importe quel Juif honnête – à l’instar du roi Agrippa II – devra
le confesser. Les deux
réactions sont en effet exemplaires :
« Tandis
qu’il [Paul] parlait et se justifiait, Festus dit à haute voix : “Tu es fou, Paul,
tes
grandes études te poussent à la folie.” Et Paul : “Je ne suis pas fou, excellent
Festus, mais je
dis des paroles vraies et mesurées. Le roi le sait bien, devant qui je parle avec assurance, car
je pense que rien ne lui est resté caché ; elles sont en effet passées au grand
jour. Crois-tu
aux prophètes, roi Agrippa ? Je sais que tu y crois.” Et Agrippa dit à Paul : “Peu s’en faut que
tu ne me persuades de devenir chrétien”. » (Ac 26, 24-28.)
Il fut décidé que Paul irait par mer en Italie (Ac 27, 1). Au cours
du voyage où l’on
s’est embarqué beaucoup trop tard dans la saison, une violente tempête précipite
le
naufrage du bateau qui transporte l’apôtre. Celui-ci, qui prend alors quasiment la
direction des opérations, évite la tempête et fait échouer le navire sur les côtes
maltaises (Ac 27, 9-44) Le récit du naufrage est le grand « morceau » de l’écrivain
Luc.
On y reconnaît la tradition rhétorique de l’hypotypose – la description frappante –, vieille
technique oratoire destinée à marquer les esprits et à prouver le talent de l’écrivain.
Dans le cas de l’évangéliste, elle permet d’inscrire Paul dans la lignée des
héros païens
« dompteurs de la mer ». L’apôtre s’affirme en effet comme le bon
marin – et il est
probable qu’à force de voyages, il avait acquis une solide expérience – capable
de
prévoir la catastrophe, de donner les directives salvatrices, et de prodiguer
l’encouragement et le réconfort.
Une fois à Malte, Paul reprend son travail apostolique et multiplie les
guérisons. Cet
épisode est l’occasion de souligner la force des « charismes » de Paul,
ces dons
gratuits venant de Dieu pour manifester sa puissance, capable d’accomplir des
miracles, dont celui d’échapper aux morsures de la vipère. Une nouvelle figure se
dessine dans le Livre des Actes celle d’un apôtre que la faveur de Dieu place au-dessus
des hommes ordinaires. Le naufrage et le sauvetage prodigieux font entrer Paul dans la
légende.
Reprenant leur traversée à la sortie de l’hiver, Paul et ses compagnons
abordent
enfin les côtes italiennes L’apôtre, dont l’arrivée à Rome est saluée
par les frères
chrétiens venus l’accueillir en délégation dans les faubourgs de la Ville (Ac 28,
15), est
laissé en liberté surveillée et peut enfin commencer son travail d’évangélisation
des
Romains.
Le Livre des Actes s’interrompt brusquement, laissant le lecteur sur sa
curiosité
quant à l’avenir de Paul. Passe-t-il en jugement devant l’Empereur ? est-il finalement
libéré ? subit-il immédiatement le martyre ?
|
|
Malgré tout l’intérêt que présente ce témoignage,
il ne répond pas àtoutes les
questions, voire rend perplexe celui qui l’analyse avec précision. Examinons quelques
difficultés.
1. La réception du groupe de Jacques. Si l’épisode trahit les
hésitations d’une
communauté qui ne veut pas rompre avec le judaïsme et révèle le caractère
pragmatique de Paul, prêt à se faire Juif chez les Juifs, pourvu que l’Évangile
soit
annoncé (cf. 1Co 9, 20), on se demande comment Paul, rentré en pays étranger aurait
pu accéder si tôt au Temple sans accomplir les rites de purification nécessaires. En
outre, la réception que reçoit l’apôtre ne correspond sans doute pas àla réalité.
A-t-il
même pu voir les chefs des chrétiens de Jérusalem ? Les opérations de « contre-
prédication » dont il avait fait l’objet depuis qu’il avait pris son indépendance
apostolique
ne laissent pas d’en douter, même si son insistance à réunir une collecte pour
Jérusalem pouvait témoigner pour lui de sa bonne foi.
2. L’arrestation de Paul. L’ensemble est un peu surréaliste :
comment le tribun peut-il
permettre une harangue alors qu’il vient d’arracher Paul au lynchage ? L’auteur
a ici
manifestement l’intention de faire parler l’apôtre devant les Juifs de Jérusalem
pour qu’il
soit rejeté. Non seulement ce procédé littéraire lui permet de dresser le portrait à charge
des Juifs et d’apporter une dernière confirmation à la démarche de Paul en direction
des
païens, mais encore, il appuie les nombreuses prophéties de Jésus sur l’avenir
de ses
disciples présentes dans l’Évangile de Luc – dont on sait que le Livre des Actes
est
conçu comme le pendant –en particulier concernant l’infidélité des Juifs.
Jérusalem joue
le rôle de la ville obstinée dans son erreur : « Jérusalem, Jérusalem,
toi qui tues les
prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j’ai voulu rassembler tes
enfants comme un oiseau ses petits sous ses ailes… et tu n’as pas voulu ! »
(Lc 13,
34).
3. La comparution devant le Sanhédrin. Comment le tribun romain pourrait-il
déférer
son prisonnier à un tribunal juif, comme si ce tribunal lui était supérieur ? L’épisode
s’annonce plutôt comme un pendant de la comparution de Pierre devant cette même
assemblée (Ac 4, 1) et une occasion de montrer un Paul surpassant en finesse les
chefs des prêtres du peuple d’Israël.
4. La visite de Félix dans la prison de Paul. Tout ici conspire à présenter
Paul comme
un homme de très haut rang. Gageons que Félix n’a pas dûêtre très heureux
d’entendre
discourir l’apôtre sur la « continence » (Ac 24, 25), lui qui avait enlevé
Drusilla, pourtant
mariée à un Juif puissant, et qu’il ne devait pas le visiter trop souvent dans sa prison !
Félix représente ici l’envers de l’homme vertueux ; on sait par ailleurs
qu’il est un
affranchi. Paul, que l’auteur des Actes ne cesse de représenter comme un homme
d’excellent lignage, le comprend et prêche sur la vertu.
5. L’appel à l’empereur. Pourquoi faire appel à l’Empereur
au bout de deux ans, lors
même qu’une apparition lui indique que Rome serait le terme de ce voyage ? Quelle est
en outre la valeur d’un appel qui intervient hors de toute situation judiciaire puisque le
procès de Paul n’a pas été rouvert ? La question est des plus débattue
parmi les
spécialistes, même si la discussion est compliquée par le fait qu’on n’a
aucun autre
témoignage d’un tel appel au iersiècle
de notre ère. Si l’on suit ce que l’auteur décrit, on a
l’impression que l’appel de Paul est une obligation quasiment juridique. Or, s’il
est vrai
que des lois comme la lex Valeria, les lois Porcia et la lex Julia de vi publica
avaient été
mises en place pour assurer le salut des citoyens romains, les témoignages du iieet iiie
siècles après notre ère montrent que les gouverneurs agissaient un peu selon leur bon
vouloir et le statut de leur prisonnier. Les tribunaux impériaux auraient été de toutes
les
façons bien incapables de traiter toutes les demandes. Cela ne veut pas dire que le
transfert à Rome soit impossible : Félix lui-même avait envoyé à Rome
le bandit
Éléazar (Guerre des Juifs,iii, 253). En tout cas, le texte remplit parfaitement le but que
lui assigne l’auteur des Actes. Paul apparaît ici comme un citoyen romain, un homme
au statut social tellement important qu’il est jugé digne de comparaître devant « Néron »,
c’est-à-dire les tribunaux impériaux. Festus, quant à lui, est montré comme
un faible qui
cède pour des motifs peu clairs.
6. Enfin, les derniers versets du livre des Actes ne parviennent pas à cacher
quelques résistances au sein de la communauté. Pourquoi les frères de Rome
accueillentils Paul hors de Rome puis disparaissent du champ littéraire ? estce qu’ils
ne
souhaitaient pas trop se compromettre avec lui ou qu’ils l’ont ignoré ? En outre,
il est fait
allusion à une discussion avec des Juifs qui se termine plutôt abruptement : « Lorsqu’il
leur eût dit cela, les Juifs s’en allèrent d’auprès de lui, discutant vivement
entre eux. »
(Ac 28, 29). Visiblement, Paul ne les a pas convaincus, contrairement aux Juifs
rencontrés au cours de ses missions. Le livre des Actes, enfin, se termine par une note
assez surprenante : « Il demeura deux années entières dans le logement
qu’il avait loué,
et recevait tous ceux qui venaient à lui. » (Ac 28, 30). Il n’est plus fait mention
des foules
et de leur enthousiasme, seulement d’un hôte accueillant et disponible, comme si le
crédit de l’apôtre avait diminué et qu’il ne restait que quelques fidèles
et quelques
curieux.
Les réserves que l’on vient de lire ne peuvent pas pour autant remettre
en cause
définitivement le récit des Actes. Malgré ses quelques zones de silence, il est le seul
témoignage narratif dont nous disposons. Aussi, avec toutes les réserves nécessaires,
peuton s’accorder sur une sorte de « scénario minimal » pour tenter de
dépeindre les
dernières années de Paul : 1. Paul arrive àJérusalem avec une collecte qui
n’est sans
doute pas agréée. 2. Il se fait accueillir avec froideur par ses frères chrétiens
et encore
plus mal par les Juifs. 3. Malgré un geste d’apaisement, il crée une émeute qui
le
conduit en prison. 4. Il interjette alors appel (ou est acheminé d’office à Rome) car
il est
citoyen romain et se fait escorter à Rome.
|
|
Vu la pauvreté du scénario minimal, la tentation est grande de revenir
sur les lettres,
d’utiliser la moindre des notations pour la vérifier dans les Actes des Apôtres et,
en
retour, y trouver confirmation de la véracité du récit fait par l’auteur des Actes.
Ce
processus de recoupement doit être mené avec prudence pour ne pas tomber dans la
contradiction de vouloir fonder un document sur un autre dont il est lui-même le
fondement. Pour autant, ces soupçons légitimes ne conduisent pas nécessairement à
un relativisme absolu : les lettres donnent de Paul l’image qu’il a voulu transmettre
comme expéditeur. Elle ne livre pas la totalité du contexte historique dans lequel elles
ont été écrites, elles ne disent rien des motivations profondes qui ont amené àles écrire,
cependant, elles transmettent une idée de l’état d’esprit et du climat dans lequel
elles ont
été écrites.
Rappelons que Paul, dans ses dernières épîtres ne se reconnaît
plus dans ses frères
juifs. Dans l’Épître aux Philippiens, il consomme, pour son propre cas, la rupture avec
la
Loi :
« Et
tout ce qui était pour moi des gains, je les ai considérés comme une perte, à cause
du
Christ. Bien plus, désormais je considère tout comme une perte àcause de la supériorité
de la
connaissance du Christ Jésus mon Seigneur. À cause de lui, j’ai accepté de tout
perdre, je
considère tout comme des ordures, afin de gagner le Christ, et d’être trouvéen
lui, n’ayant plus
ma justice à moi, celle qui vient de la Loi, mais celle qui vient de la foi au Christ, celle qui
vient de Dieu, moyennant la foi. (Ph 3, 7-9.)
En outre, l’apôtre est en butte àl’hostilité des Juifs,
mais aussi à celle des autres
chrétiens. L’Épître aux Philippiens fait explicitement mention de ces divisions.
Alors qu’il
défend sa cause, la plupart des frères « ont redoublé d’audace à
proclamer sans crainte
la Parole. Certains il est vrai prêchent le Christ par un esprit d’envie et de rivalité »
(Ph
1, 1415). Vu le contexte, les ennemis de Paul semblent bien être ici les chrétiens, et non
les Juifs. Ailleurs, c’est le contraire ; sortant de la position nuancée qu’il
présentait
jusque là, Paul manie l’injure : « Gardez-vous des chiens ! Gardezvous
des mauvais
ouvriers ! Gardezvous des faux circoncis ! »(Ph 3, 2). Non seulement les adversaires
se font traiter de «chiens », mais Paul fait un jeu de mot intraduisible mais très
injurieux
entre περιτομή la circoncision et κατατομή
la fausse circoncision, qu’il appelle mutilation.
La fin de la vie de Paul, on le voit, a été assombrie par des divisions
internes et par la
certitude qui se fit jour en lui que le message chrétien ne pourrait se développer sans
une rupture avec la communauté qui l’a vu naître, à laquelle le Christ appartenait
luimême.
Les dernières lettres qui nous sont parvenues contribuent davantage que
toutes les
autres à fournir àleur lecteur l’image d’un épistolier plus profond et sans
doute un peu
las. Les difficultés ont pesé sur l’apôtre, le poids des ans devient lourd à
porter,
l’approche de la mort rend difficile l’enthousiasme. Se recentrant sur le Christ, Paul se
recentre sur l’essentiel. L’Épître à Philémon dit avec une touchante
simplicité ce que
n’aurait pas pu dire le jeune Paul plein de fougue : le prix de la fraternité.
On s’en souvient, Onésime, l’esclave en fuite de Philémon,
s’est réfugié chez Paul.
Or, Paul avoue avec humilitéà quel point il lui est cher : « lui, c’est
comme mon propre
cœur » (Philémon 12). Mais, sachant sans doute qu’il sera plus utile dehors,
il le renvoie
à son maître malgré ce que cela lui coûte : « Je voulais le retenir
près de moi, pour qu’il
me serve à ta place dans les chaînes de l’Évangile » (Philémon 13),
reconnaît-il sans
ambages. Mais il sait sans doute que Philémon ne va pas être tendre avec l’esclave en
fuite, aussi lui demande-t-il de le recevoir avec aménitéet compassion et, plutôt que
d’ordonner comme il l’eût fait quand il était plus jeune, il manifeste son tact
en rappelant
discrètement à Philémon ce qu’il lui doit et en présentant cette clémence
comme un
service à lui rendre : « S’il t’a fait du tort ou s’il te doit
quelque chose, mets-le sur mon
compte ! » (Philémon 18). Le caractère de Paul s’est adouci, il s’est
transformé en un
vieillard affectueux et débonnaire.
Une certaine proximité avec la mort laisse envahir l’esprit de l’apôtre
de méditations
sur sa propre fin terrestre et sur le bilan de son existence. Dans l’Épître aux Philippiens,
il fait retour sur sa propre imperfection et sur ce qui constitue sa vie :
« Ce
n’est pas que j’ai déjà reçu le prix ou que je sois déjà parfait ;
mais je poursuis ma
course pour tâcher de le saisir, ayant été saisi moi-même par le Christ Jésus.
Non, frères, je
ne pense point l’avoir atteint ; la seule chose pour moi : oubliant ce qui est derrière,
je vais de
l’avant, tendu de tout mon être, et je cours vers le but, vers le prix auquel Dieu nous appelle
d’en haut, dans le Christ Jésus. » (Ph 3, 1417.)
Il ne parvient pas toujours, non plus, àcacher la lassitude qui l’envahit
parfois et qui lui
fait préférer une mort où il pourra rejoindre son Seigneur à une vie faite d’embûches
et
de souffrances. Animé par une fidélité de vieux serviteur qui ne laisse pas l’ouvrage
en
plan, il tient bon malgré tout face aux difficultés et aux souffrances.
|
|
Lorsque le lecteur du Nouveau Testament parvient à la fin de l’Épître à Philémon, il
sait qu’il vient de lire les derniers mots dont nous sommes assurés qu’ils soient de
Paul.
Les témoignages s’arrêtent là, nous ne savons pas ce qui va advenir à celui
qui espère
sortir bientôt de prison et demande à son ami de lui préparer un gîte (Philémon
22).
Pour tenter de combler les manques, le curieux peut se retourner vers deux sortes
de témoignage : le témoignage des épîtres deutéro-pauliniennes, des Pères
et celui des
Actes apocryphes.
Clément, pape et disciple de l’apôtre, donne vers les années
90 le témoignage le plus
complet sur la mort de Paul :
« À
travers la jalousie et la discorde, Paul montra comment on remporte le prix de la
patience. Sept fois emprisonné, banni, lapidé, devenu un héraut à l’Orient
et à l’Occident, il
reçut une gloire éclatante pour prix de sa foi. Quand il eut enseigné la justice au monde
et
atteint les bornes de l’Occident, il fut supplicié devant ceux qui le gouvernaient, il quitta
alors
ce monde et gagna le séjour sacré. » (1Clem. V, 2-5.)
Ce petit paragraphe est la source de nombreuses spéculations sur la mort
de Paul. Il
vient tout d’abord confirmer l’intuition générale : la fin des années
de Paul a été ternie par
les divisions et les discordes. Paul serait tombé en victime du déchirement de ses
propres frères. En effet, la situation à Rome était loin d’être simple. D’une
part, il y avait
l’antagonisme apparaissant depuis plusieurs années entre les Juifs et les chrétiens.
D’autre part, àl’intérieur même de la communauté chrétienne, il
y avait une opposition
entre les chrétiens venus du judaïsme et ceux venus du paganisme. Sous Claude en
effet, en 41, les Juifs avaient été expulsés de Rome et le fossé s’était
creusé entre les
chrétiens qui purent continuer leur culte dans la ville et ceux qui durent aller s’installer
dans les faubourgs. Arrivant à Rome, Paul, surtout si sa prédication de liberté vis-à-vis
de la Loi avait un tant soit peu de succès, devait indisposer à la fois les Juifs restés
fidèles à la Loi qui voyaient une remise en cause de leurs positions et les Juifs devenus
chrétiens, pour qui il devait constituer un allié des chrétiens venus du paganisme. Or
on
sait par ailleurs que les Juifs étaient bien en cour chez Néron puisque non seulement
les princes hérodiens (ceux de la famille d’Hérode le Grand, le roi du temps de Jésus)
étaient élevés àRome et constituaient un groupe de pression, mais aussi parce que
certains personnages influents étaient Juifs ou amis des Juifs. Néron, était très
lié avec
l’acteur juif Aliturus tandis que sa maîtresse Poppée était sans doute proche du
judaïsme puisque Tacite nous dit qu’elle a voulu se faire inhumer comme eux et non
brûler comme les Romains. Il est donc possible que des délations au sein de la Cour
aient conduit Néron às’intéresser au cas de Paul, et à prendre les mesures
funestes
dont il était coutumier.
Mais Clément de Rome ajoute une phrase énigmatique dont se servirent
tous les
biographes de l’apôtre : Paul serait parvenu jusqu’aux bornes de l’Occident
(ἐπὶ τὸ
τέρμα τὰς δύσεως, ClÉment, Épître
aux Corinthiens 5, 7). Très souvent, les
commentateurs, ayant en tête les fameuses colonnes d’Hercule, terme du monde
occidental chez les Romains, ont supposé que cette expression désignait l’Espagne.
Paul, libéré à Rome, serait donc parti pour cette province romaine. Les premiers
chrétiens soutiennent cette interprétation. L’auteur du canon de Muratori (vers le
ivesiècle)
dit positivement que l’Apôtre est parti de Rome pour l’Espagne ; Hippolyte de
Porto (De Duodecim apostolis), Athanase, Cyrille de Jérusalem (Catéchèse 16,
1, 26),
Jean Chrysostome, Épiphane et Jérôme reprennent cette tradition. Cette
compréhension se heurte cependant à l’objection suivante : alors que chaque parcelle
de la Gaule conserve le souvenir de celui qui l’a évangélisée, il n’y a pas
de trace d’une
évangélisation paulinienne. Bien plus, l’étude des noms des saints patrons tendrait
plutôt
à prouver que les premiers missionnaires seraient d’origine romaine. L’argument n’est
pourtant pas décisif : on peut encore faire son choix entre deux chronologies possibles,
une chronologie « courte » qui fait mourir Paul peu après son arrivée à Rome (entre 60
et 64) et une chronologie « longue » qui lui laisse le temps de voyager en Espagne
et
place sa mort peu avant la chute de Néron (entre 64 et 68).
Il faut aussi rendre raison à la dernière partie de la phrase : « il fut supplicié devant
ceux qui le gouvernaient ». Tout tendrait à prouver qu’il fut martyrisé devant
l’Empereur.
Cette présence de Néron dans une exécution n’est pas en soi une preuve de la
fausseté : on sait par Suétone et Tacite qu’il était dans ses habitudes d’assister
aux
tortures qu’il infligeait à ses prisonniers. Rien n’est dit en revanche sur les motifs
de la
sentence ou sur son procès. L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’il ait été
condamné sous le chef de crime de lèse-majesté et décapité : un citoyen
romain ne
pouvait être condamné à mort sans un motif grave et, eu égard à la situation
politique
sous l’empire néronien, ce motif ne pouvait être que le crimen lesæ majestatis.
Selon la
définition des juristes latins, il s’agit d’un crime contre le peuple romain ou sa
sécurité.
Néron, suivant en cela l’exemple de son prédécesseur Tibère, l’avait étendu à toute
critique visant la personne de l’Empereur. L’arbitraire le plus total pouvait entacher la
détermination juridique de ce crime et Sénèque rapporte que des intrigants, les
délateurs, faisaient profession de dénoncer les personnages trop en vue. La punition du
crime de lèse-majesté ne pouvait être que la mort, et la mort par décapitation si
l’accusé
était romain, puisque c’était la seule manière d’exécuter un citoyen.
Si l’on suit Clément,
Paul serait donc mort décapité pour lèse-majesté devant Néron.
Peuton se fier à l’archéologie pour venir confirmer cette exécution ?
Eusèbe et
Épiphane donnent quelques précisions sur le martyre : il aurait eu lieu sur dans un
vallon nomméAquæ Salviæ. Comme il n’y avait pas de lieu convenable pour la
sépulture, on transporta le corps sur la voie d’Ostie, dans un cimetière appartenant à
une famille chrétienne : il s’agirait de l’emplacement de l’actuelle basilique
Saint-Paul-
Hors-les-Murs, dont la situation excentrée prouverait – pourquoi construire une basilique
si loin du centre de la ville ? – qu’elle est située sur un lieu de pèlerinage.
Au troisième
siècle en outre, le prêtre Caïus y situe, dans une lettre à son ami Proclus recueillie
par
Eusèbe de Césarée, un trophée, une sorte de petit monument. Au cours des
travaux
suivant l’incendie de la Basilique en 1867, on a retrouvé une plaque de marbre indiquant
simplement, Paul, apôtre, martyr, paulo apostolo martyr(i). Si l’endroit ne connut pas la
ferveur des foules immédiatement – Paul a suscité bien trop d’oppositions de son
vivant– le temps de Constantin a voulu voir dans l’apôtre, associé depuis lors à Pierre,
la marque de l’unité de l’Église.
|
|
Avouons que cette fin, dans sa dignité, manque un peu de détails et
de sentiments :
tout cela paraît un peu sec à l’esprit curieux qui a suivi Paul pas à pas depuis
le début
de sa prédication et qui, accoutumé à obtenir force détails sur ses pensées,
ses actions
et ses difficultés, se voit ici confronté à quelques faibles hypothèses. Aussi n’est-il
pas
étonnant que les légendes présentant les petits détails de la vie de l’apôtre
se diffusèrent.
Les Actes apocryphes de Paul, dont il n’est pas besoin de chercher à
contester la
véracité tant ils s’en chargent eux-mêmes, fournissent matière à la curiosité.
S’y
consacrer n’est pas perdre son temps : c’est sur ces détails savoureux que les artistes
se fondent, et sur cette petite monnaie de l’histoire que nos représentations culturelles
trouvent une origine.
Paul est montré au début du martyre dans ses œuvres d’évangélisateur.
Ayant loué
une grange dans les environs de Rome, il prêche l’Évangile. Mais voici que Patrocle,
l’échanson de Néron, vient à une réunion, s’assoit sur une fenêtre,
tombe en arrière et
meurt. Paul, bien entendu, comme dans la scène des Actes (Ac 20, 9-12) dont celle-ci
est la jumelle, ressuscite l’échanson qui peut tenir son rôle le soir même. Mais
la
nouvelle de sa mort a couru trop vite jusqu’à Néron, ce qui a le malheur d’attirer
l’attention du cruel empereur. Celui-ci, interrogeant Patrocle, apprend que ses plus
fidèles serviteurs sont chrétiens : il prend peur et déclenche une persécution.
Paul fait
partie du lot des prisonniers. Néron, inflexible, maintient son supplice. On bande alors
les yeux à l’apôtre et après qu’il a terminé une prière en hébreu,
on lui tranche la tête. De
son cou jaillit du lait sur les vêtements du bourreau : celui-ci, à l’instar de
celui qui a
crucifié le Christ (Mt 27, 54), se met à louer Dieu. À la neuvième heure, l’heure
du Christ
(Mt 27, 46), Paul apparaît à Néron lui annonçant les maux qui le menacent
pour avoir
répandu un sang juste. Néron est prix de panique et libère les autres chrétiens…
Au
lecteur d’apprécier.
|
|
|
|
|